13.09.2007
Je suis un bavard impénitent...
Je suis un bavard impénitent...
C'est vrai, même lors de mes phraséologies, en avion, j'en rajoute toujours un peu. C'est peut-être mon angoisse latente que je conjure ainsi.
Pourtant ce soir là, je n'ai rien dit. Non pas, parce que je n'avais rien à dire, mais simplement parce que j'étais scotché.
Scotché que j'étais, devant tant de beauté, scotché devant un spectacle ahurissant, prodigieux, scotché devant Paris la capitale, avec une vison nouvelle de cette ville que je n'apprécie pourtant pas autant que ça habituellement quand elle est tanquée dans sa grisaille coutumière, sa monotonie habituelle, sa laideur ordinaire, paraissant sans émotion, insensible à toutes ses misères intra-muros, et exhalant une pollution fade, nauséabonde et sournoise.
Mais revenons au début, "flashback" diraient les cinéphiles.
Il est 18h00 ce dimanche et je passe de mon fauteuil roulant à la place arrière d'une Goldwing bien connue, celle de notre ami commun Patrick, oui, celle là, vous savez, le tracteur bleu avec une marche arrière, qu'il a sans vergogne stationné sur le trottoir pour me permettre de m'y hisser... Et nous voilà partis dans les embouteillages du périphérique du dimanche soir, de la porte Champerret vers Toussus-le-Noble.
Je serre les fesses, les automobiles sont vraiment serrées les unes contre les autres et l'espace où nous passons relativement réduit. Je m'attends à chaque instant à toucher à gauche et à droite en même temps. Mais qu'allais-je donc faire dans cette galère...!
L'arrivée à Toussus est rapide. J'aurais mis au moins trois fois plus de temps en voiture. Sur la pelouse, derrière les hangars, deux pèlerins encapuchonnés font les cent pas. En fait ils nous attendent, et leur sourire en nous voyant arriver fait plaisir. Ce sont les deux autres engagés dans cette aventure somme toute pas si commune que ça.
Mon chauffeur de tracteur bleu à marche arrière me dépose juste devant la porte de la bête. Elle a l'air fluette, toute en lignes pures, et l'accès en est relativement facile.
Je suis en place gauche. Chouette !
En fait le pilote est en place droite sur ces libellules, car libellule il y a. Robinson n'est pas seulement le nom d'un naufragé célèbre, et je le répète, nous ne sommes pas vendredi, mais dimanche.
Je ferai le navigateur. La carte est annotée, le tracé est déjà fait. Il est prévu un Toussus-Lognes et retour passant par Issy (et repassant par là!) en suivant le périphérique sud. Décollage de jour et retour de nuit. Mes co-voyageurs sont déjà prêts, harnachés. L'une des deux est ravie, elle a affûté son appareil photo numérique. L'autre semble plutôt inquiet, avant le décollage, mais reste néanmoins serein. Il l'a voulu, il l'a eu. Patrick a fait sa prévol pendant notre installation et j'ai brêlé mon harnais avec soin. Je cherche à mémoriser le trajet sur la carte pour pouvoir ensuite profiter de la vue.
Le démarrage se fait sans problème, le moteur ronronne et la moissonneuse d'air au dessus commence à prendre tranquillement ses tours. Minutieusement calmement et méthodiquement, Patrick suit ses check-lists, fait ses tests et vérifie tout. Un vrai pro de chez pro !
Notre grosse libellule se dresse doucement sur la pointe des pieds, et dans un souffle, sans effort, se soulève du sol et reste, majestueuse, dans cet état, en vol stationnaire. Puis nous nous déplaçons sur un tapis d'air, en suivant le tracé du taxiway.
Pour celui qui n'a jamais vécu ça, c'est une expérience extraordinaire. Un glissement sans à-coup qui permet aussi les translations latérales. Le vol en liberté, vraiment dans les trois dimensions.
On décolle de jour façon avion et c'est parti pour une petite éternité de pur bonheur.
On quitte avec Toussus.
Il faisait déjà presque sombre au sol mais ici, la lumière est revenue, comme si on ajoutait un peu de jour, comme si on avait le privilège de revenir en arrière dans le temps. On maîtrise l'espace, le temps, la lumière en un seul mouvement.
Tout est calme en bas.
Cette sérénité que l'on ressent quand tout est calme au sol, que les lumières de la ville commencent à scintiller doucement et que la tour Eiffel se met à ressembler à un grand, très grand sapin de Noël clignotant et tremblant, tout en scrutant l'obscurité de son oeil de cyclope qui émet un rai de lumière blanche, ce calme apparent me rassurent quelque peu.
On est là, comme quatre gosses émerveillés devant la fontaine de lucioles qui courent sur le boulevard périphérique. On se regarde, sans rien dire, à part Patrick qui est en contact avec Issy sur 118.5, prêt à passer sur la fréquence de Lognes 118.6, par un tout petit clic. Elle en jette quand même, la tour Montparnasse, avec toutes ses vitres qui renvoient des myriades de couleurs, et les coupoles de Montmartre au loin se découpent dans un ciel aux violets tranchants sur les dernières rougeurs foncées que la fin du coucher de soleil nous accorde.
Le vol de nuit, j'ai déjà donné en avion et j'adore.
En hélico, c'est une autre dimension que nous abordons. On ne pourrait pas être si près du coeur de la ville, à presque pouvoir compter ses battements réguliers, à voir ses artères déverser le rouge des feux arrières des autos, à sentir sa respiration par les hautes cheminées d'où sort une vapeur épaisse dans la fraîcheur de la soirée, à reconnaître en Paris ce monstrueux animal qui s'endort doucement alors que nous passons sans le réveiller au dessus, bien au chaud dans la presque sphère protectrice de notre engin volant, et pour qui nous ne sommes qu'un insignifiant insecte.
Mais le temps passe et nous quittons le chemin tout tracé du périphérique pour arriver à Lognes-Emerainville où l'atterrissage semble si facile. Un kiss-landing je vous dis, en fait ça paraît tout simple, mais il faut une grande maîtrise, une grande dextérité pour faire dans le simple.
Le temps de se remettre les idées en place, de sortir de notre cocon protecteur, il est temps de repartir. Il fait maintenant vraiment nuit et le retour se fait avec le même émerveillement d'enfant, les mêmes lumières magiques, la même facilité apparente.
On est à Toussus avant que je ne me rende compte que c'est fini, comme le manège quand j'étais petit... Merci Patrick.
Patrick Guedj /Fevrier 2005
14:13 Publié dans Vol Plaisir | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Lettre à une apprentie pilote
Le ciel est bleu laiteux ce matin, les collines jouent à cache-cache avec la Tour Ariane devant mes yeux, et le haut de la Tour Coeur Défense se perd un peu dans le bleu du ciel. Tout ça va se lever dans la journée, et j'irai, moi aussi, faire ce soir aux Mureaux un bisou sur le nez de mon YL, et faire briller ses carénages de roue, elle adore ça.
Il est blanc avec un hélicoïde rouge son bout de nez.
YL, Young Lady, ma jeune fille de 1963, au plumage soyeux et aux rémiges orientées vers le bas, comme en position de vol doux planant à tout moment. Elle a l’air fière, en ligne de vol même au sol, prête à décoller à tout moment. Son moteur répond toujours à la première sollicitation. Il ronronne comme un gros chat au ralenti et n’hésite pas à rugir pour bondir vers les cieux.
C'est drôle, cet attachement que l'on a pour notre avion. Il est vrai qu'on lui confie notre vie, quand on va frôler les cieux, pour le plaisir, l'espace d'un instant, avec cette sorte de béatitude, qui nous porte, qui nous grandit, qui nous fait toucher du doigt l’humanité qui est en nous.
Je lui parle à mon oiselle volante, je lui dis des mots doux, comme si elle comprenait, comme si elle pouvait apprécier les grands moments de bonheur qu'elle me procure.
L'espace d'un instant, l'instant et l'espace se mêlent, s'emmêlent, pour ne plus former qu'un, pour simplement être, pour fusionner dans la trajectoire qu’elle suit. J’aimerais être tout à la fois aux commandes, et à l’extérieur, en observateur aimant et attentif pour la voir évoluer, glisser, se mouvoir dans cette espace-temps sans limite.
J’aime cette relation presque fusionnelle que nous avons avec nos oiseaux de bois et de toile, de composite ou de métal, sur les ailes desquels la lumière glisse et se reflète, avec une densité parfois perceptible, appréciable, mesurable, et qui nous porte au firmament de nos rêves, avec ce sentiment de grande fragilité mélée d’invulnérabilité éthérée, cette relation de confiance, cette impression de compréhension commune, qui fait que le plus beau vol sera certainement encore le prochain, avec son lot de découvertes, de sensations nouvelles, de partage d’émotions.
J’aime y entendre les rires de mes deux bébés, assis confortablement sur la banquette arrière et j’aime y voir le sourire de mon aimée qui les regarde tendrement.
J’aime y partager ces moment avec mes amis et redécouvrir avec eux les sensations des premiers vols, des découvertes ou re-découvertes, des étendues immenses qui se découvrent sous nos yeux.
Et quand nous redescendons, après le poser et le retour au hangar, j’aime rester encore un instant, à l’arrêt, bien au chaud dans le cockpit, les yeux visant au loin, avec seul le bruit du gyro qui continue à tourner, en ralentissant doucement.
Je te souhaite plein de vols-bonheurs,
Patrick
Patrick Guedj /Juin 2004
14:12 Publié dans Vol Plaisir | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Souvenirs d'un été 95 aux Noyers
Ce vendredi soir là, j'avais volé pendant une bonne heure dans un ciel où les couleurs semblaient sortir d'un tableau d'un Van Gogh, avec en toile de fond les moissonneuses-batteuses qui roulaient leurs ballots de paille dans tous les champs environnants. Une odeur fade et multiple de moisson emplissait mes poumons, avec l'air tiède du soir fraîchissant doucement, et le calme serein de cette nuit d'été me semblait ne jamais devoir finir. Les yeux pleins de cette vue nouvelle d'homme volant et le cœur prêt à exploser de bonheur, cet instant bien que futile m'apparaiassait comme le plus important du monde, les petits ennuis mesquins du Patrick terrestre avaient disparu corps et biens dans cette tempête de sensations où l'on ne fait qu'un avec l'air, où chaque mouvement permet de transcender ses possibilités et d'évoluer dans un monde multidimensionnel aux ressentis multiples, aux courants divers, aux lumières diffuses et pastels, aux coloris étonnants de diversité.
On avait monté la tente sous l'aile haute du Balerit après un atterrissage sur lit de plumes juste avant la nuit aéronautique (quand je dis "on", il s'agit bien d'Evelyne) et je nous avais couchés tôt pour être prêts aux premières lueurs de l'aube.
Les étoiles scintillaient sous la voûte courbée de la nuit et la tiédeur du calme ambiant était ponctuée des petits bruits de toute la vie nocturne. Je sombrais dans un bonheur béat.
Le samedi matin encore embrumé laissait poindre les gouttes de rosée sur les feuilles des arbres et lançait des perles étoilées de lumière vers le ciel qui en rosissait de plaisir. L'air frais et vivifiant passait à grande vitesse sur mon casque et m'offrait son énergie vitale, son désir d'éternité. Eole ne s'était pas encore réveillé, et pendant deux heures encore, je tournais, virevoltais, montait et descendais sur des montagnes russes imaginaires, tout empli de cette liberté de mouvements, sans laquelle il n'est plus de vie possible. Quelques hirondelles planaient au faîte du ciel et s'élançaient telles des flèches animées d'une vie propre vers des destinations peu importantes, le nécessaire étant de changer de direction au fil des envies et des besoins.
Les lacs commençaient à briller sous le soleil naissant et les forêts emplissaient l'air de leurs senteurs boisées. Une descente au ras des arbres, avec les oiseaux, et une remontée en chandelle, trois petits tours et puis s'en vont, le manche réagit à la moindre sollicitation, le moteur laisse tourner ses chevaux et ronronne simplement, tranquillement, avec tant de régularité qu'on l'oublierait presque, la couleur verte du carburant remplit encore la moitié du réservoir, pas de quoi s'inquiéter.
Avec un petit pincement au cœur, il me fallait redescendre, rejoindre le monde des humains. Au loin, derrière les minuscules ballots de foin encore fumants de l'humidité de la nuit, apparaissait le toit arrondi des hangars, la piste, toute petite, avec ses deux marquages au sol, vers laquelle je me dirigeais maintenant, et les nains qui vivaient là, sans se rendre compte qu'ils étaient à peine visibles, avec leurs voitures miniatures, leurs courses insensées vers des objectifs tellement matérialistes, leur obstination à se laisser submerger par les détails de la vie de tous les jours, les petits hommes là que je devais retrouver attendaient mon retour.
Le soir est arrivé très vite, trop vite, le barbecue indispensable faisait d'avance grogner mon estomac de plaisir. La bonne fatigue était au rendez-vous, et la tente accueillante.
Dimanche, re-vols, re-plaisirs du décollage, avec l'ivresse de quitter le sol, de redevenir oiseau l'espace d'un instant, de partir vers l'immensité bleue, de flirter avec les nuages, de poser la machine qui se plie à toutes mes volontés, même si le temps en fin de parcours commence à se gâter, même si le vent se met à tourner dans tous les sens.
Mais voilà, Jean-Mi tout jeune pilote, lâché depuis peu en pendulaire, décolle avec son oiseau de toile. Il me rejoint dans l'espace inconsistant. il joue aussi autour des volutes de chaleur, il monte dans le ciel en tournoyant doucement. Je décide de poser la machine et de redécoller de suite, pour le plaisir de la manœuvre. Je me place face au vent et me pose dans la foulée. puis au moment de redécoller, le vent a tourné. Je repars vers l'autre partie de la piste et décolle dans le bon sens, face au vent.
Jean-Mi se retrouve face à moi, il n'a pas vu le vent tourner et se demande ce que je fais à décoller ainsi. Il me laisse passer et se pose, mais avec le vent dans le dos. Le vent le porte un peu trop loin, assez loin pour qu'il soit trop long, et, au moment du toucher du sol, ses roues arrières heurtent la bordure du champ qui suit, il rebondit trois fois, perd une roue arrière, avant de coucher l'avant sur le sol.
J'ai eu le temps de faire le tour, et vu d'en haut, c'est impressionnant. Jean-Michel sort de son tas de ferraille et en enlevant ses gants les jette de rage sur le sol. Ce geste en réalité est un message pour les spectateurs éventuels. Il veut dire : "Je vais bien, je n'ai cassé que du bois."
Les voitures arrivent à la rescousse, Gérard en premier, puis le retour de l'oiseau blessé s'organise, le chariot sur une remorque tout d'abord, avec ses tubes tordus, et l'hélice qui s'est cassée sous le choc, puis l'aile qui n'a rien : ouf ! Je suis en haut, et tout est si petit, mais si bien géré en bas.
Je redescends, pose ma machine volante sur un lit de plumes.
Il est temps d'aller réconforter Jean-Michel. Les futures réparations s'organisent. On parle de l'éventualité de retrouver une hélice d'occasion pour moteur Robin. On parle du côté positif de l'accident, ça rappelle qu'à un moment ou à un autre, il faut retrouver le sol, et que ce moment obligatoire doit se passer dans les meilleures conditions possibles. Les réalités sont actuelles, les dangers potentiels. L'apprentissage se fera avec le temps et l'expérience aidant, les difficultés s'aplaniront d'elles-mêmes.
Le dimanche va se terminer avec un dernier vol, avant que les orages n'arrivent. Il reste à plier la machine, à l'atteler derrière la Jeep, et déjà les premières gouttes commencent à tomber avec la régularité lancinante d'un tam-tam aquatique, mouillé, humide triste et gris. On se casse, on s'arrache, on bise, on salue, on dit au revoir. La machine va se retrouver seule dans le grand hangar, sous sa couette, avec les bidons en fer et les autres machines volantes qui attendent sagement leurs pilotes, en repos pour quelques jours, et elle repartira pleine de vie la prochaine fois, fera de nouveau rugir son moteur et arrachera du sol son châssis de métal.
J'avais volé six heures en trois jours. Six heures, ce n'était pas grand chose dans le temps, mais c'était pourtant, dans l'instant, une petite éternité...
Patrick Guedj - été 1995
14:11 Publié dans Vol Plaisir | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


