13.09.2007
En passant par la Lorraine
Episode un...
Dix huit heures zéro minute - vite, on sort du boulot et on fonce aux Mureaux. Nos deux poussins Paul (6 ans depuis une semaine) et Daniel (5 ans dans 10 jours) nous ont rejoints au bureau et nous partons ensemble de la tour Europe à la Défense vers notre terrain préféré.
En ce vendredi 16 juin 2006 au soir, Yankee Lima est déjà devant le hangar, Charles me l'a sorti en sortant le sien pour une balade, les pleins sont faits et le temps est superbe.
Le temps de s'extirper de la voiture, de faire la "prévol", Evelyne attache les petits à l'arrière. Daniel fait une tentative pour être copilote, mais il choisit en fait de rester jouer derrière et nous décollons sur la 28 en service.
Adieu la région parisienne et à nous la ligne bleue des vosges, destination Buhl-Lorraine (LFGT).
C'est drôle comme je pouvais être indifférent à la géographie au collège et tout à coup me découvrir une véritable passion pour elle. Je sais maintenant que le massif vosgien s'étend sur 125 km du Nord au Sud, formant la célèbre ligne bleue, et que les sommets les plus élevés sont au sud : le ballon de Guebwiller (1424m), le Hohneck (1361m), et je sais aussi maintenant pourquoi cela m'intéresse.
Le trajet est simple : Pontoise (LFPT) - Persan (LFPA) - Plessis Belleville (LFPP) - Chateau Thierry (LFFH) - Epernay (LFSW) - Chalons (LFQK) pour éviter les zones militaires actives R4BC - Appel St Dizier sur 134.77 mais pas de réponse - Bar le Duc (LFEO) et enfin Sarrebourg/Buhl-Lorraine.
On passe avec Lorraine Info 127.25 et on évite les planeurs de Malzeville (LFEZ) en passant un peu plus au nord.
On voit à droite les grands oiseaux blancs qui sont de sortie. C'est normal avec le temps qu'il a fait. Ils ont déplié leur grand plumage et enroulent les quelques pompes qui restent à cette heure, sous les petits cumulus, jouant à saute-moutons de l'un à l'autre et utilisant les ascendances autant qu'ils peuvent. Jouer à saute-moutons dans cet espace de tradition d'élevage de vaches laitières, fournissant le munster et le gérômé est un comble !
La fameuse ligne bleue se découpe déjà au loin.
Buhl-Lorraine arrive très vite. Tour de piste à 2000 ft QNH, personne en tour de piste, l'asphalte de la 04-22 brille sous le soleil rasant, la 22 en service, les pneus font un petit "pouic" en effleurant le sol qui défile dessous. Yankee Lima, toujours douce à l'atterrissage, nous propulse jusqu'aux hangars puis s'arrête avec le sentiment du devoir accompli.
Arnaud, Iza et Hugues sont déjà là.
En ouvrant la porte de notre Piper, j'entends le "Plop" du bouchon de champagne qui saute.
Ils savent accueillir les pilotes en Lorraine !
Arnaud nous apporte dès la sortie une coupe à chacun.
Je savoure les petites bulles de la mienne, assis sur le haut de l'aile en écoutant le gyro terminer sa course et en me régalant du coucher de soleil plein ouest, pendant qu'Evelyne court après nos deux monstres qui se sont échappés et commencent à se chamailler dans l'herbe folle autour d'un tas de buches.
Arrivée au Cactus Hotel tout prêt (pub gratuite...) où nous passerons une nuit calme en attendant le lendemain, nos bambins s'endorment rapidement avec certainement le sentiment du devoir accompli, le tas de bûche démoli.
* * * * *
Episode deux...
Le grand jour est arrivé.
Hugues, en chauffeur de style vient nous chercher avec sa Hug-Mobile et nous nous retrouvons à nouveau à l'aérodrome. Une petite balade aérienne est organisée le matin avant le grand moment qui est prévu vers seize heures. Nos trois compères seront dans le rallye du club et nous dans Yankee Lima pour cette découverte de la ligne bleue en vol.
En fait, aujourd'hui, la ligne bleue est verte, recouverte de nombreuses essences dont les épiceas, facilement reconnaissables à leurs cônes qui pendent et tombent entiers au sol, contrairement à ceux du sapin qui sont dressés et se désarticulent vers le ciel.
Nous nous dirigeons tout d'abord vers le Rocher de Dabo à environ 8-10 NM de Sarrebourg. Cet énorme bloc de grès domine la commune de Dabo. Celle-ci ressemble à un grand X caractéristique à 647 mètres de hauteur. Le rocher est vraiment imposant et il est coiffé d'une chapelle qui a été construite en hommage au pape Léon IX et il paraît qu'il a aussi porté un temple gallo-romain dédié à Mercure.
Evelyne le mitraille sous tous les angles avec son Canon 350 D pendant que je tourne et virevolte autour, avec grâce, suivi par le Rallye qui comme un petit chien s'accroche à nos basques. Je vois aux commandes le sourire d'Arnaud qui morpionne Yankee Lima de près.
Nous partons ensuite en direction des grands lacs à l'ouest au bord desquels se trouve le restaurant où nous serons ce soir après la cérémonie.
Mais quel est cet éclair qui veint de passer sur notre gauche ? Ce n'est pas Arnaud. lui aurait plutôt comme fanion, avec le Rallye à fond, une tortue qui serre un frein à main. Ce n'est pas un aigle, ce n'est pas Superman...
C'est un avion que nous avons remarqué ce matin avant de partir sur le tarmac. Un avion magnifique, en bois et toile, un des deux seuls Bellanca Turbo Viking en Europe. Celui-ci est de 1975 et c'est un 17-31ATC avec un moteur Lycoming IO-540-K Twin Turbo de 300 pur-sangs énervés en continu.
Pour le coup, c'est moi la tortue maintenant. Il a sorti tous ses volets pour rester à notre niveau, et nous voilà à trois avions maintenant, à survoler les étangs des Stocks. Le pilote, Eric, est un garçon surprenant d'une grande gentillesse et semble-t-il excellent pilote.
Il est temps de retourner à la base, donc direction maintenant Buhl-Lorraine, les gargouillis de mon estomac me le confirment. Re-voila Sarrebourg mais laissons à Émile Hinzelin, l'auteur des Contes et Légendes d'Alsace (à lire absolument les cigognes, Hans Trapp et autres contes...), le soin de vous présenter l'espèce de presqu'ile que je découvre d'en haut...
"Une des plus pittoresques parties de l'Alsace, s'enfonçant en terre lorraine, y forme une presqu'île, dont deux promontoires s'allongent, l'un vers Sarrebourg au sud, l'autre vers Sarreguemines au nord. Ce ne sont que vallées, gorges, rochers et forêts. Avec une grâce infiniment variée, d'un côté la Sarre et ses menus affluents, de l'autre la Moder et la Zinzel gazouillante, donnent de la fertilité au sable et même de la grâce fleurie aux pierres de leurs rives."
Reposé en douceur, puis garé rapidement pour laisser le soin à Evelyne de mitrailler sous tous les angles le Bellanca Turbo Viking qui fait un passage basse hauteur avant de rejoindre la vent arrière et de se poser pour venir faire du gringue à notre Young Lady... C'est vrai qu'ils sont jolis l'un à côté de l'autre.
* * * * *
Episode trois...
Nous avons rendez-vous à la mairie du petit village d'où vient Arnaud. Sa mère-Maire va procéder à la cérémonie, et Evelyne sera témoin. La Maire appelle Paul et le ceint de l'écharpe tricolore à glands argentés de Maire-adjoint. C'est qu'il est fier le petit bonhomme. Il va siéger à la droite de l'Officier d'Etat-civil et lit la première phrase du code : "Les époux se doivent mutuellement..."
Arnaud et Iza se sourient et flottent sur leur petit nuage rose.
Après les signatures, il est temps de sortir. Un drôle de ronronnement survient. Une escadrille de Pipers survole l'hôtel de ville assez haut, et tout à coup une multitude de serpentins de plusieurs mètres de long se déroulent et descendent doucement vers le sol, suivis par un nuage scintillant qui plane doucement aussi dans notre direction en descendant. Certains serpentins s'accrochent dans les câbles tendus entre les poteaux téléphoniques tandis que les autres se posent dans le champ voisin sous l'effet de la brise.
Paul et Daniel se précipitent dans le champ pour les ramasser et reviennent les bras chargés de rouleaux de papier WC déroulés et emmêlés, puis les remettent à Iza en lui disant : "C'est pour toi, tu pourras t'en servir chez toi !"
Eclat de rire général, qui redouble quand on apprend que le champ en question est sur la commune voisine.
Il est temps de se restaurer et de fêter les nouveaux mariés comme il se doit.
Les coupes et les flûtes tintent, les bulles pétillent et les rirent fusent comme savent le faire les gens heureux.
Du bonheur, rien que du bonheur...
Et le retour... Ben ça c'est une autre histoire !
Patrick Guedj en Juin 2006
14:16 Publié dans Vol Plaisir | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
J'ai fait pleurer ma Fanny
C'était il y a tout juste un mois, le 27 mai 2006.
La cérémonie à la mairie de Palaiseau était toute simple et la famille et les amis présents regardaient les deux tourtereaux qui se lançaient dans la vie, avec l'entrain de leurs 26 printemps.
Et le père de la mariée, en l'occurence votre serviteur me direz-vous, qu'avait-il préparé ? Elle avait essayé pourtant de le savoir, elle l'avait cuisiné des jours durant, sans savoir ce qu'il avait mijoté dans son coin. Elle l'avait tarabusté, menacé, enjolé... Elle ne savait pas quoi, mais elle savait simplement qu'il se tramait quelque chose, elle connait par coeur les sourires de son père.
Elle le connait bien ce tout-fou qui passe une partie de sa vie à voler sur tout ce qui vole, à naviguer sur tout ce qui flotte, à bouger partout où il a envie d'aller...
Le cortège démarre de Palaiseau en direction de Limours. Les mariés en tête dans une Deux-Chevaux bleu-azur décorée pour l'occasion.
Evelyne et moi-même nous nous éclipsons du cortège et par les chemins vicinaux et nous nous dirigeons vers l'aérodrome de Toussus-le-Noble où nous attend déjà Hélicofan.
Evelyne me lâche devant l'insecte encore endormi et garde mon fauteuil roulant dans la voiture pour me le rendre sur place plus tard. Elle repars rejoindre le cortège avant qu'il n'arrive à bon port, pour ne pas donner l'alerte.
Le R22 rutile sous le soleil et rigole déjà de la bonne blague que nous allons faire ensemble.
Je monte en place gauche et cale entre mes jambes les deux sacs-poubelle pleins de pétales de roses encores humide de la rosée du petit matin, achetés la veille à Rungis. Patrick a déjà fait la check et nous vérifions ensemble que rien ne peut gêner à aucun moment les commandes. Nous revisualisons le trajet. Il durera dix à douze minutes.
J'attends que la sonnerie de mon 6210 vieux modèle se réveille enfin... Celle-ci tarde un peu et s'excite soudain toute seule.
Ca y est, il est temps, notre informateur sur place nous signifie que la dernière voiture du cortège est arrivée.
Philippe, le père de mon "fils nouveau", est au courant de notre surprise. Il a dix minutes pour placer tous les convives sur une ligne pré-dessinée au sol, afin de former un coeur de quarante mètres de diamètre et de positionner les mariés au centre.
Pendant ce temps, nous nous alignons et décollons de LFPN du pad Hélico à gauche de la 25L.
Le sol défile, et c'est exactement comme sur la simulation que j'ai passée et repassée pendant la semaine : le premier rond point routier entre la D938 et la D36, puis le passage de Cressely, avec ses rues à l'équerre, le passage au dessus de la forêt de St Rémy-les-Chevreuses, Les Molières puis enfin Limours en Hurepoix.
On contourne la ville pour arriver au niveau du golf. La ferme est là, bien visible, avec ses quatre champs séparés par un rond-point qui ressemble à un VOR.
Le coeur, dessiné par les invités, est parfaitement visible et nous arrivons, presque sans bruit, dans notre libellule.
On descend lentement, bien centrés, et Patrick suit à la lettre mes indications. Une poignée de pétales s'échappe et me donne la position idéale.
La belle robe blanche de Fanny se détache dans le vert du pré et sa traîne s'élève doucement et flotte, presque horizontale.
Je laisse s'échapper les pétales du premier sac en un mouvement ample et ils descendent en tournoyant pour venir envelopper les mariés. Le second sera laché quelques secondes plus tard, en demandant à Patrick de balancer doucement son R22, ce qui a pour effet d'arroser aussi tout le monde dessous.
Les flashs crépitent dessous, on se croirait en plein orage. On se pose dans le second champ, et le temps de couper le contact, de descendre de l'hélicoptère et de rejoindre tout le monde, Fanny se jette dans mes bras les larmes aux yeux. Julien me regarde un peu effaré. Je le comprends, il vient d'entrer dans une drôle de famille.
A ma connaissance, c'est la bien première fois que le père de la mariée réussit à voler la vedette à la mariée !
Patrick Guedj en Juin 2006
14:15 Publié dans Vol Plaisir | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Prendre le temps de rêver, c'est la bonne manière d'accrocher son chariot à une étoile...
"Alors, des nouvelles après ce vol de nuit... raconte... ? Au vu des étoiles que tu avais dans les yeux en descendant à Pontoise, je crois que tu as aimé ! "
Tout à commencé quand j'ai parlé de "vol de nuit" à mon ami Patrick M.
Il révait de vol de nuit depuis longtemps et n'attendait qu'une occasion de découvrir. Il m'a rappelé Fabien, à Clermont, lorsqu'il avait fait son premier vol de nuit l'an passé avec moi.
J'avais déjà mis la puce à l'oreille de Jean, instructeur FE, FI et tout le tremblement qui m'avait dit "Lors de ton prochain vol de nuit, pense à moi...".
La "nuit la plus courte", institution maintenant bien ancrée dans les moeurs aéronautiques, ne fut que le prétexte...
Bon, c'est vrai qu'avec Jean, Patrick et moi, le centrage de l'avion est parfait... seulement si Jean reste en place co-pi. La masse max, elle, est atteinte tout juste avec les pleins et une seule bouteille d'eau dans le cockpit est autorisée en plus ; on est donc parfaitement dans les clous.
L'aller de jour départ des Mureaux vers Amiens à nous trois, puis la nuit tombe tranquillement et les lumières de l'aérodrome d'Amiens sont activées. Après les deux tours de piste de nuit en solo, remontée des passagers, activation du plan de vol avec Beauvais et départ vers Pontoise.
Oh, un petit vol sans histoire, juste histoire de se donner une vision différente des vols habituels, avec la nuit, toujours un peu mystérieuse, qui laisse entrevoir les choses de manière vraiment peu commune. La météo avait promis d'être clémente et avait tenu sa promesse, et la lune descendait doucement vers le Nord-Ouest, juste à l'endroit où nous irions plus tard...
Et parmi toutes les étoiles, celle qui reste toujours au nord, au bout de la queue de la Petite Ourse, celle que j'ai appris à reconnaître en prolongeant cinq fois la distance entre Merak et Dubhé, les deux étoiles à l'arrière de la Grande Ourse, l'étoile polaire, mon inaccessible étoile...
On est descendus de l'avion et restés un peu à Pontoise, pour faire honneur à la collation qui avait été préparée pour les pilotes en transit, puis après avoir déposé et Patrick M. et le plan de vol pour le Havre, on s'est décidés à décoller 30 minutes après avec un nouveau passager en place arrière, Stéphane.
Vol tranquille, bien au chaud, douillettement installés dans Yankee Lima, le moteur ronronne, les pendules font leur office, le pilote veille. Yankee Lima tient toute seule son cap au 290°, comme une grande fille qu'elle est. Elle clignote des deux strobes en bout d'aile tellement elle est contente de sa sortie nocturne.
On appelle Rouen au passage et on voit apparaître les lumières du Havre au loin. La ville est bien visible avec ses lampadaires et autres becs-de-gaz.
Quant à l'arrivée au Havre, c'était super... L'arrivée par LHO-346, puis l'intégration sur la 05 en fin de compte au lieu de la 23 prévue (comme quoi c'est important de ne pas avoir d'objectifs immuables en vol), la grande croix lumineuse au sol et le tour de piste main gauche 05 qui nous laisse la mer à droite.
Le départ du Havre était encore bien plus extraordinaire, avec cette fois ci décollage en 05, début de tour de piste en montée, vue imprenable sur les torchères en feu de la grosse ZIT à gauche, qui jettent des flammes vers le ciel selon un rythme régulier, comme expulsées par la respiration du dragon qui dort là, survol du pont de Tancarville illuminé, et retour vers le petit jour qui pointera son museau à l'Est...
Le ciel est limpide, presque palpable malgré la nuit sans lune maintenant avec encore et toujours les étoiles qui scintillent de partout. Le port d'Antifer est bien reconnaissable et les bateaux sont tous orangés sous les néons du bord de mer. La mer est moirée, chatoyante et tremble doucement sous une petite brise.
Sur la gauche encore plus loin, la piste de Rouen, bien visible, accueillante, perpendiculaire à notre route, toute ruisselante de la lumière de ses feux, comme un sapin de Noël avec ses bougies.
On continue vers l'est, avec la Seine comme point de repère, dont je reconnais, dans l'anse d'une sinuosité, le petit terrain privé de Val-de-Reuil, avec ses 600m de piste en herbe et la prison pas loin, au point "Sierra" de Rouen, près des étangs de Pose.
Puis l'aube survient, pâle et translucide, un peu fade après les feux d'artifices des lumières artificielles qui explosaient de tous côtés et qui traçaient les contours des villes, totalement différents de ceux que l'on connait de jour, une aube, avec ses brumes matinales qui montent en volutes tourbillonnantes et qui produisent les perles de rosée que l'on devine se poser sur la végétation au dessous, une aube un peu laiteuse sur la campagne endormie.
Et mon passager en place avant droite, qui me demande un salut de l'aile droite vers l'usine "machin-chose", et un virage à gauche pour voir le site "truc", ou les "ruines gallo-mai-maines" alors que je reste subjugué par le spectacle de la féérie du petit matin, avec le soleil qui baille encore au lieu de se précipiter pour voir arriver les avions, qui attend encore un peu avant de se lever, qui rosit l'horizon puis qui l'embrase et qui se décide enfin à saluer le jour au moment où le terrain des Mureaux fait son apparition dans le coin gauche du pare-brise.
Le ciel est parfaitement bleu maintenant, nos yeux un peu blessés par tant de lumière, nos coeurs et nos âmes emplis de cette plénitude qui fait d'un vol un moment rare, à conserver en mémoire le plus longtemps possible.
Au Mureaux, le vent est nul. Je choisis de me poser en 28, pour avoir comme on dit de l'eau sous la quille. En vent arrière 28, après les annonces d'usage, j'entends un autre avion décide de se poser en 10.
Yankee Lima se pose un peu vite, comme pour arriver la première à la pompe, et elle double l'avion qui s'était posé à contre QFU avant nous, et qui remonte tranquillement le taxiway en roulant vers la même direction.
Pendant que Jean refait le plein, je reste là, à écouter tourner le giro qui n'en finit plus de ralentir, en repensant à ce vol d'une nuit, une nuit seulement comme chantait Jacques Brel... Le cockpit est encore plein des vibrations du vol et je n'ai toujours pas enlevé mon casque. Elle est restée la-haut mon inaccessible étoile.
Il est temps de rentrer au bercail, les croissants seront tout chaud et la journée ne fait que commencer !
Patrick Guedj en Juin 2005
14:14 Publié dans Vol Plaisir | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Je suis un bavard impénitent...
Je suis un bavard impénitent...
C'est vrai, même lors de mes phraséologies, en avion, j'en rajoute toujours un peu. C'est peut-être mon angoisse latente que je conjure ainsi.
Pourtant ce soir là, je n'ai rien dit. Non pas, parce que je n'avais rien à dire, mais simplement parce que j'étais scotché.
Scotché que j'étais, devant tant de beauté, scotché devant un spectacle ahurissant, prodigieux, scotché devant Paris la capitale, avec une vison nouvelle de cette ville que je n'apprécie pourtant pas autant que ça habituellement quand elle est tanquée dans sa grisaille coutumière, sa monotonie habituelle, sa laideur ordinaire, paraissant sans émotion, insensible à toutes ses misères intra-muros, et exhalant une pollution fade, nauséabonde et sournoise.
Mais revenons au début, "flashback" diraient les cinéphiles.
Il est 18h00 ce dimanche et je passe de mon fauteuil roulant à la place arrière d'une Goldwing bien connue, celle de notre ami commun Patrick, oui, celle là, vous savez, le tracteur bleu avec une marche arrière, qu'il a sans vergogne stationné sur le trottoir pour me permettre de m'y hisser... Et nous voilà partis dans les embouteillages du périphérique du dimanche soir, de la porte Champerret vers Toussus-le-Noble.
Je serre les fesses, les automobiles sont vraiment serrées les unes contre les autres et l'espace où nous passons relativement réduit. Je m'attends à chaque instant à toucher à gauche et à droite en même temps. Mais qu'allais-je donc faire dans cette galère...!
L'arrivée à Toussus est rapide. J'aurais mis au moins trois fois plus de temps en voiture. Sur la pelouse, derrière les hangars, deux pèlerins encapuchonnés font les cent pas. En fait ils nous attendent, et leur sourire en nous voyant arriver fait plaisir. Ce sont les deux autres engagés dans cette aventure somme toute pas si commune que ça.
Mon chauffeur de tracteur bleu à marche arrière me dépose juste devant la porte de la bête. Elle a l'air fluette, toute en lignes pures, et l'accès en est relativement facile.
Je suis en place gauche. Chouette !
En fait le pilote est en place droite sur ces libellules, car libellule il y a. Robinson n'est pas seulement le nom d'un naufragé célèbre, et je le répète, nous ne sommes pas vendredi, mais dimanche.
Je ferai le navigateur. La carte est annotée, le tracé est déjà fait. Il est prévu un Toussus-Lognes et retour passant par Issy (et repassant par là!) en suivant le périphérique sud. Décollage de jour et retour de nuit. Mes co-voyageurs sont déjà prêts, harnachés. L'une des deux est ravie, elle a affûté son appareil photo numérique. L'autre semble plutôt inquiet, avant le décollage, mais reste néanmoins serein. Il l'a voulu, il l'a eu. Patrick a fait sa prévol pendant notre installation et j'ai brêlé mon harnais avec soin. Je cherche à mémoriser le trajet sur la carte pour pouvoir ensuite profiter de la vue.
Le démarrage se fait sans problème, le moteur ronronne et la moissonneuse d'air au dessus commence à prendre tranquillement ses tours. Minutieusement calmement et méthodiquement, Patrick suit ses check-lists, fait ses tests et vérifie tout. Un vrai pro de chez pro !
Notre grosse libellule se dresse doucement sur la pointe des pieds, et dans un souffle, sans effort, se soulève du sol et reste, majestueuse, dans cet état, en vol stationnaire. Puis nous nous déplaçons sur un tapis d'air, en suivant le tracé du taxiway.
Pour celui qui n'a jamais vécu ça, c'est une expérience extraordinaire. Un glissement sans à-coup qui permet aussi les translations latérales. Le vol en liberté, vraiment dans les trois dimensions.
On décolle de jour façon avion et c'est parti pour une petite éternité de pur bonheur.
On quitte avec Toussus.
Il faisait déjà presque sombre au sol mais ici, la lumière est revenue, comme si on ajoutait un peu de jour, comme si on avait le privilège de revenir en arrière dans le temps. On maîtrise l'espace, le temps, la lumière en un seul mouvement.
Tout est calme en bas.
Cette sérénité que l'on ressent quand tout est calme au sol, que les lumières de la ville commencent à scintiller doucement et que la tour Eiffel se met à ressembler à un grand, très grand sapin de Noël clignotant et tremblant, tout en scrutant l'obscurité de son oeil de cyclope qui émet un rai de lumière blanche, ce calme apparent me rassurent quelque peu.
On est là, comme quatre gosses émerveillés devant la fontaine de lucioles qui courent sur le boulevard périphérique. On se regarde, sans rien dire, à part Patrick qui est en contact avec Issy sur 118.5, prêt à passer sur la fréquence de Lognes 118.6, par un tout petit clic. Elle en jette quand même, la tour Montparnasse, avec toutes ses vitres qui renvoient des myriades de couleurs, et les coupoles de Montmartre au loin se découpent dans un ciel aux violets tranchants sur les dernières rougeurs foncées que la fin du coucher de soleil nous accorde.
Le vol de nuit, j'ai déjà donné en avion et j'adore.
En hélico, c'est une autre dimension que nous abordons. On ne pourrait pas être si près du coeur de la ville, à presque pouvoir compter ses battements réguliers, à voir ses artères déverser le rouge des feux arrières des autos, à sentir sa respiration par les hautes cheminées d'où sort une vapeur épaisse dans la fraîcheur de la soirée, à reconnaître en Paris ce monstrueux animal qui s'endort doucement alors que nous passons sans le réveiller au dessus, bien au chaud dans la presque sphère protectrice de notre engin volant, et pour qui nous ne sommes qu'un insignifiant insecte.
Mais le temps passe et nous quittons le chemin tout tracé du périphérique pour arriver à Lognes-Emerainville où l'atterrissage semble si facile. Un kiss-landing je vous dis, en fait ça paraît tout simple, mais il faut une grande maîtrise, une grande dextérité pour faire dans le simple.
Le temps de se remettre les idées en place, de sortir de notre cocon protecteur, il est temps de repartir. Il fait maintenant vraiment nuit et le retour se fait avec le même émerveillement d'enfant, les mêmes lumières magiques, la même facilité apparente.
On est à Toussus avant que je ne me rende compte que c'est fini, comme le manège quand j'étais petit... Merci Patrick.
Patrick Guedj /Fevrier 2005
14:13 Publié dans Vol Plaisir | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Lettre à une apprentie pilote
Le ciel est bleu laiteux ce matin, les collines jouent à cache-cache avec la Tour Ariane devant mes yeux, et le haut de la Tour Coeur Défense se perd un peu dans le bleu du ciel. Tout ça va se lever dans la journée, et j'irai, moi aussi, faire ce soir aux Mureaux un bisou sur le nez de mon YL, et faire briller ses carénages de roue, elle adore ça.
Il est blanc avec un hélicoïde rouge son bout de nez.
YL, Young Lady, ma jeune fille de 1963, au plumage soyeux et aux rémiges orientées vers le bas, comme en position de vol doux planant à tout moment. Elle a l’air fière, en ligne de vol même au sol, prête à décoller à tout moment. Son moteur répond toujours à la première sollicitation. Il ronronne comme un gros chat au ralenti et n’hésite pas à rugir pour bondir vers les cieux.
C'est drôle, cet attachement que l'on a pour notre avion. Il est vrai qu'on lui confie notre vie, quand on va frôler les cieux, pour le plaisir, l'espace d'un instant, avec cette sorte de béatitude, qui nous porte, qui nous grandit, qui nous fait toucher du doigt l’humanité qui est en nous.
Je lui parle à mon oiselle volante, je lui dis des mots doux, comme si elle comprenait, comme si elle pouvait apprécier les grands moments de bonheur qu'elle me procure.
L'espace d'un instant, l'instant et l'espace se mêlent, s'emmêlent, pour ne plus former qu'un, pour simplement être, pour fusionner dans la trajectoire qu’elle suit. J’aimerais être tout à la fois aux commandes, et à l’extérieur, en observateur aimant et attentif pour la voir évoluer, glisser, se mouvoir dans cette espace-temps sans limite.
J’aime cette relation presque fusionnelle que nous avons avec nos oiseaux de bois et de toile, de composite ou de métal, sur les ailes desquels la lumière glisse et se reflète, avec une densité parfois perceptible, appréciable, mesurable, et qui nous porte au firmament de nos rêves, avec ce sentiment de grande fragilité mélée d’invulnérabilité éthérée, cette relation de confiance, cette impression de compréhension commune, qui fait que le plus beau vol sera certainement encore le prochain, avec son lot de découvertes, de sensations nouvelles, de partage d’émotions.
J’aime y entendre les rires de mes deux bébés, assis confortablement sur la banquette arrière et j’aime y voir le sourire de mon aimée qui les regarde tendrement.
J’aime y partager ces moment avec mes amis et redécouvrir avec eux les sensations des premiers vols, des découvertes ou re-découvertes, des étendues immenses qui se découvrent sous nos yeux.
Et quand nous redescendons, après le poser et le retour au hangar, j’aime rester encore un instant, à l’arrêt, bien au chaud dans le cockpit, les yeux visant au loin, avec seul le bruit du gyro qui continue à tourner, en ralentissant doucement.
Je te souhaite plein de vols-bonheurs,
Patrick
Patrick Guedj /Juin 2004
14:12 Publié dans Vol Plaisir | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Souvenirs d'un été 95 aux Noyers
Ce vendredi soir là, j'avais volé pendant une bonne heure dans un ciel où les couleurs semblaient sortir d'un tableau d'un Van Gogh, avec en toile de fond les moissonneuses-batteuses qui roulaient leurs ballots de paille dans tous les champs environnants. Une odeur fade et multiple de moisson emplissait mes poumons, avec l'air tiède du soir fraîchissant doucement, et le calme serein de cette nuit d'été me semblait ne jamais devoir finir. Les yeux pleins de cette vue nouvelle d'homme volant et le cœur prêt à exploser de bonheur, cet instant bien que futile m'apparaiassait comme le plus important du monde, les petits ennuis mesquins du Patrick terrestre avaient disparu corps et biens dans cette tempête de sensations où l'on ne fait qu'un avec l'air, où chaque mouvement permet de transcender ses possibilités et d'évoluer dans un monde multidimensionnel aux ressentis multiples, aux courants divers, aux lumières diffuses et pastels, aux coloris étonnants de diversité.
On avait monté la tente sous l'aile haute du Balerit après un atterrissage sur lit de plumes juste avant la nuit aéronautique (quand je dis "on", il s'agit bien d'Evelyne) et je nous avais couchés tôt pour être prêts aux premières lueurs de l'aube.
Les étoiles scintillaient sous la voûte courbée de la nuit et la tiédeur du calme ambiant était ponctuée des petits bruits de toute la vie nocturne. Je sombrais dans un bonheur béat.
Le samedi matin encore embrumé laissait poindre les gouttes de rosée sur les feuilles des arbres et lançait des perles étoilées de lumière vers le ciel qui en rosissait de plaisir. L'air frais et vivifiant passait à grande vitesse sur mon casque et m'offrait son énergie vitale, son désir d'éternité. Eole ne s'était pas encore réveillé, et pendant deux heures encore, je tournais, virevoltais, montait et descendais sur des montagnes russes imaginaires, tout empli de cette liberté de mouvements, sans laquelle il n'est plus de vie possible. Quelques hirondelles planaient au faîte du ciel et s'élançaient telles des flèches animées d'une vie propre vers des destinations peu importantes, le nécessaire étant de changer de direction au fil des envies et des besoins.
Les lacs commençaient à briller sous le soleil naissant et les forêts emplissaient l'air de leurs senteurs boisées. Une descente au ras des arbres, avec les oiseaux, et une remontée en chandelle, trois petits tours et puis s'en vont, le manche réagit à la moindre sollicitation, le moteur laisse tourner ses chevaux et ronronne simplement, tranquillement, avec tant de régularité qu'on l'oublierait presque, la couleur verte du carburant remplit encore la moitié du réservoir, pas de quoi s'inquiéter.
Avec un petit pincement au cœur, il me fallait redescendre, rejoindre le monde des humains. Au loin, derrière les minuscules ballots de foin encore fumants de l'humidité de la nuit, apparaissait le toit arrondi des hangars, la piste, toute petite, avec ses deux marquages au sol, vers laquelle je me dirigeais maintenant, et les nains qui vivaient là, sans se rendre compte qu'ils étaient à peine visibles, avec leurs voitures miniatures, leurs courses insensées vers des objectifs tellement matérialistes, leur obstination à se laisser submerger par les détails de la vie de tous les jours, les petits hommes là que je devais retrouver attendaient mon retour.
Le soir est arrivé très vite, trop vite, le barbecue indispensable faisait d'avance grogner mon estomac de plaisir. La bonne fatigue était au rendez-vous, et la tente accueillante.
Dimanche, re-vols, re-plaisirs du décollage, avec l'ivresse de quitter le sol, de redevenir oiseau l'espace d'un instant, de partir vers l'immensité bleue, de flirter avec les nuages, de poser la machine qui se plie à toutes mes volontés, même si le temps en fin de parcours commence à se gâter, même si le vent se met à tourner dans tous les sens.
Mais voilà, Jean-Mi tout jeune pilote, lâché depuis peu en pendulaire, décolle avec son oiseau de toile. Il me rejoint dans l'espace inconsistant. il joue aussi autour des volutes de chaleur, il monte dans le ciel en tournoyant doucement. Je décide de poser la machine et de redécoller de suite, pour le plaisir de la manœuvre. Je me place face au vent et me pose dans la foulée. puis au moment de redécoller, le vent a tourné. Je repars vers l'autre partie de la piste et décolle dans le bon sens, face au vent.
Jean-Mi se retrouve face à moi, il n'a pas vu le vent tourner et se demande ce que je fais à décoller ainsi. Il me laisse passer et se pose, mais avec le vent dans le dos. Le vent le porte un peu trop loin, assez loin pour qu'il soit trop long, et, au moment du toucher du sol, ses roues arrières heurtent la bordure du champ qui suit, il rebondit trois fois, perd une roue arrière, avant de coucher l'avant sur le sol.
J'ai eu le temps de faire le tour, et vu d'en haut, c'est impressionnant. Jean-Michel sort de son tas de ferraille et en enlevant ses gants les jette de rage sur le sol. Ce geste en réalité est un message pour les spectateurs éventuels. Il veut dire : "Je vais bien, je n'ai cassé que du bois."
Les voitures arrivent à la rescousse, Gérard en premier, puis le retour de l'oiseau blessé s'organise, le chariot sur une remorque tout d'abord, avec ses tubes tordus, et l'hélice qui s'est cassée sous le choc, puis l'aile qui n'a rien : ouf ! Je suis en haut, et tout est si petit, mais si bien géré en bas.
Je redescends, pose ma machine volante sur un lit de plumes.
Il est temps d'aller réconforter Jean-Michel. Les futures réparations s'organisent. On parle de l'éventualité de retrouver une hélice d'occasion pour moteur Robin. On parle du côté positif de l'accident, ça rappelle qu'à un moment ou à un autre, il faut retrouver le sol, et que ce moment obligatoire doit se passer dans les meilleures conditions possibles. Les réalités sont actuelles, les dangers potentiels. L'apprentissage se fera avec le temps et l'expérience aidant, les difficultés s'aplaniront d'elles-mêmes.
Le dimanche va se terminer avec un dernier vol, avant que les orages n'arrivent. Il reste à plier la machine, à l'atteler derrière la Jeep, et déjà les premières gouttes commencent à tomber avec la régularité lancinante d'un tam-tam aquatique, mouillé, humide triste et gris. On se casse, on s'arrache, on bise, on salue, on dit au revoir. La machine va se retrouver seule dans le grand hangar, sous sa couette, avec les bidons en fer et les autres machines volantes qui attendent sagement leurs pilotes, en repos pour quelques jours, et elle repartira pleine de vie la prochaine fois, fera de nouveau rugir son moteur et arrachera du sol son châssis de métal.
J'avais volé six heures en trois jours. Six heures, ce n'était pas grand chose dans le temps, mais c'était pourtant, dans l'instant, une petite éternité...
Patrick Guedj - été 1995
14:11 Publié dans Vol Plaisir | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


