13.09.2007

Souvenirs d'un été 95 aux Noyers


Ce vendredi soir là, j'avais volé pendant une bonne heure dans un ciel où les couleurs semblaient sortir d'un tableau d'un Van Gogh, avec en toile de fond les moissonneuses-batteuses qui roulaient leurs ballots de paille dans tous les champs environnants. Une odeur fade et multiple de moisson emplissait mes poumons, avec l'air tiède du soir fraîchissant doucement, et le calme serein de cette nuit d'été me semblait ne jamais devoir finir. Les yeux pleins de cette vue nouvelle d'homme volant et le cœur prêt à exploser de bonheur, cet instant bien que futile m'apparaiassait comme le plus important du monde, les petits ennuis mesquins du Patrick terrestre avaient disparu corps et biens dans cette tempête de sensations où l'on ne fait qu'un avec l'air, où chaque mouvement permet de transcender ses possibilités et d'évoluer dans un monde multidimensionnel aux ressentis multiples, aux courants divers, aux lumières diffuses et pastels, aux coloris étonnants de diversité.



On avait monté la tente sous l'aile haute du Balerit après un atterrissage sur lit de plumes juste avant la nuit aéronautique (quand je dis "on", il s'agit bien d'Evelyne) et je nous avais couchés tôt pour être prêts aux premières lueurs de l'aube.



Les étoiles scintillaient sous la voûte courbée de la nuit et la tiédeur du calme ambiant était ponctuée des petits bruits de toute la vie nocturne. Je sombrais dans un bonheur béat.



Le samedi matin encore embrumé laissait poindre les gouttes de rosée sur les feuilles des arbres et lançait des perles étoilées de lumière vers le ciel qui en rosissait de plaisir. L'air frais et vivifiant passait à grande vitesse sur mon casque et m'offrait son énergie vitale, son désir d'éternité. Eole ne s'était pas encore réveillé, et pendant deux heures encore, je tournais, virevoltais, montait et descendais sur des montagnes russes imaginaires, tout empli de cette liberté de mouvements, sans laquelle il n'est plus de vie possible. Quelques hirondelles planaient au faîte du ciel et s'élançaient telles des flèches animées d'une vie propre vers des destinations peu importantes, le nécessaire étant de changer de direction au fil des envies et des besoins.



Les lacs commençaient à briller sous le soleil naissant et les forêts emplissaient l'air de leurs senteurs boisées. Une descente au ras des arbres, avec les oiseaux, et une remontée en chandelle, trois petits tours et puis s'en vont, le manche réagit à la moindre sollicitation, le moteur laisse tourner ses chevaux et ronronne simplement, tranquillement, avec tant de régularité qu'on l'oublierait presque, la couleur verte du carburant remplit encore la moitié du réservoir, pas de quoi s'inquiéter.



Avec un petit pincement au cœur, il me fallait redescendre, rejoindre le monde des humains. Au loin, derrière les minuscules ballots de foin encore fumants de l'humidité de la nuit, apparaissait le toit arrondi des hangars, la piste, toute petite, avec ses deux marquages au sol, vers laquelle je me dirigeais maintenant, et les nains qui vivaient là, sans se rendre compte qu'ils étaient à peine visibles, avec leurs voitures miniatures, leurs courses insensées vers des objectifs tellement matérialistes, leur obstination à se laisser submerger par les détails de la vie de tous les jours, les petits hommes là que je devais retrouver attendaient mon retour.



Le soir est arrivé très vite, trop vite, le barbecue indispensable faisait d'avance grogner mon estomac de plaisir. La bonne fatigue était au rendez-vous, et la tente accueillante.



Dimanche, re-vols, re-plaisirs du décollage, avec l'ivresse de quitter le sol, de redevenir oiseau l'espace d'un instant, de partir vers l'immensité bleue, de flirter avec les nuages, de poser la machine qui se plie à toutes mes volontés, même si le temps en fin de parcours commence à se gâter, même si le vent se met à tourner dans tous les sens.



Mais voilà, Jean-Mi tout jeune pilote, lâché depuis peu en pendulaire, décolle avec son oiseau de toile. Il me rejoint dans l'espace inconsistant. il joue aussi autour des volutes de chaleur, il monte dans le ciel en tournoyant doucement. Je décide de poser la machine et de redécoller de suite, pour le plaisir de la manœuvre. Je me place face au vent et me pose dans la foulée. puis au moment de redécoller, le vent a tourné. Je repars vers l'autre partie de la piste et décolle dans le bon sens, face au vent.



Jean-Mi se retrouve face à moi, il n'a pas vu le vent tourner et se demande ce que je fais à décoller ainsi. Il me laisse passer et se pose, mais avec le vent dans le dos. Le vent le porte un peu trop loin, assez loin pour qu'il soit trop long, et, au moment du toucher du sol, ses roues arrières heurtent la bordure du champ qui suit, il rebondit trois fois, perd une roue arrière, avant de coucher l'avant sur le sol.



J'ai eu le temps de faire le tour, et vu d'en haut, c'est impressionnant. Jean-Michel sort de son tas de ferraille et en enlevant ses gants les jette de rage sur le sol. Ce geste en réalité est un message pour les spectateurs éventuels. Il veut dire : "Je vais bien, je n'ai cassé que du bois."



Les voitures arrivent à la rescousse, Gérard en premier, puis le retour de l'oiseau blessé s'organise, le chariot sur une remorque tout d'abord, avec ses tubes tordus, et l'hélice qui s'est cassée sous le choc, puis l'aile qui n'a rien : ouf ! Je suis en haut, et tout est si petit, mais si bien géré en bas.



Je redescends, pose ma machine volante sur un lit de plumes.



Il est temps d'aller réconforter Jean-Michel. Les futures réparations s'organisent. On parle de l'éventualité de retrouver une hélice d'occasion pour moteur Robin. On parle du côté positif de l'accident, ça rappelle qu'à un moment ou à un autre, il faut retrouver le sol, et que ce moment obligatoire doit se passer dans les meilleures conditions possibles. Les réalités sont actuelles, les dangers potentiels. L'apprentissage se fera avec le temps et l'expérience aidant, les difficultés s'aplaniront d'elles-mêmes.



Le dimanche va se terminer avec un dernier vol, avant que les orages n'arrivent. Il reste à plier la machine, à l'atteler derrière la Jeep, et déjà les premières gouttes commencent à tomber avec la régularité lancinante d'un tam-tam aquatique, mouillé, humide triste et gris. On se casse, on s'arrache, on bise, on salue, on dit au revoir. La machine va se retrouver seule dans le grand hangar, sous sa couette, avec les bidons en fer et les autres machines volantes qui attendent sagement leurs pilotes, en repos pour quelques jours, et elle repartira pleine de vie la prochaine fois, fera de nouveau rugir son moteur et arrachera du sol son châssis de métal.



J'avais volé six heures en trois jours. Six heures, ce n'était pas grand chose dans le temps, mais c'était pourtant, dans l'instant, une petite éternité...



Patrick Guedj - été 1995

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