13.09.2007

Prendre le temps de rêver, c'est la bonne manière d'accrocher son chariot à une étoile...

 


"Alors, des nouvelles après ce vol de nuit... raconte... ? Au vu des étoiles que tu avais dans les yeux en descendant à Pontoise, je crois que tu as aimé ! "

Tout à commencé quand j'ai parlé de "vol de nuit" à mon ami Patrick M.

Il révait de vol de nuit depuis longtemps et n'attendait qu'une occasion de découvrir. Il m'a rappelé Fabien, à Clermont, lorsqu'il avait fait son premier vol de nuit l'an passé avec moi.
J'avais déjà mis la puce à l'oreille de Jean, instructeur FE, FI et tout le tremblement qui m'avait dit "Lors de ton prochain vol de nuit, pense à moi...".

La "nuit la plus courte", institution maintenant bien ancrée dans les moeurs aéronautiques, ne fut que le prétexte...

Bon, c'est vrai qu'avec Jean, Patrick et moi, le centrage de l'avion est parfait... seulement si Jean reste en place co-pi. La masse max, elle, est atteinte tout juste avec les pleins et une seule bouteille d'eau dans le cockpit est autorisée en plus ; on est donc parfaitement dans les clous.

L'aller de jour départ des Mureaux vers Amiens à nous trois, puis la nuit tombe tranquillement et les lumières de l'aérodrome d'Amiens sont activées. Après les deux tours de piste de nuit en solo, remontée des passagers, activation du plan de vol avec Beauvais et départ vers Pontoise.

Oh, un petit vol sans histoire, juste histoire de se donner une vision différente des vols habituels, avec la nuit, toujours un peu mystérieuse, qui laisse entrevoir les choses de manière vraiment peu commune. La météo avait promis d'être clémente et avait tenu sa promesse, et la lune descendait doucement vers le Nord-Ouest, juste à l'endroit où nous irions plus tard...

Et parmi toutes les étoiles, celle qui reste toujours au nord, au bout de la queue de la Petite Ourse, celle que j'ai appris à reconnaître en prolongeant cinq fois la distance entre Merak et Dubhé, les deux étoiles à l'arrière de la Grande Ourse, l'étoile polaire, mon inaccessible étoile...

On est descendus de l'avion et restés un peu à Pontoise, pour faire honneur à la collation qui avait été préparée pour les pilotes en transit, puis après avoir déposé et Patrick M. et le plan de vol pour le Havre, on s'est décidés à décoller 30 minutes après avec un nouveau passager en place arrière, Stéphane.

Vol tranquille, bien au chaud, douillettement installés dans Yankee Lima, le moteur ronronne, les pendules font leur office, le pilote veille. Yankee Lima tient toute seule son cap au 290°, comme une grande fille qu'elle est. Elle clignote des deux strobes en bout d'aile tellement elle est contente de sa sortie nocturne.

On appelle Rouen au passage et on voit apparaître les lumières du Havre au loin. La ville est bien visible avec ses lampadaires et autres becs-de-gaz.

Quant à l'arrivée au Havre, c'était super... L'arrivée par LHO-346, puis l'intégration sur la 05 en fin de compte au lieu de la 23 prévue (comme quoi c'est important de ne pas avoir d'objectifs immuables en vol), la grande croix lumineuse au sol et le tour de piste main gauche 05 qui nous laisse la mer à droite.

Le départ du Havre était encore bien plus extraordinaire, avec cette fois ci décollage en 05, début de tour de piste en montée, vue imprenable sur les torchères en feu de la grosse ZIT à gauche, qui jettent des flammes vers le ciel selon un rythme régulier, comme expulsées par la respiration du dragon qui dort là, survol du pont de Tancarville illuminé, et retour vers le petit jour qui pointera son museau à l'Est...

Le ciel est limpide, presque palpable malgré la nuit sans lune maintenant avec encore et toujours les étoiles qui scintillent de partout. Le port d'Antifer est bien reconnaissable et les bateaux sont tous orangés sous les néons du bord de mer. La mer est moirée, chatoyante et tremble doucement sous une petite brise.

Sur la gauche encore plus loin, la piste de Rouen, bien visible, accueillante, perpendiculaire à notre route, toute ruisselante de la lumière de ses feux, comme un sapin de Noël avec ses bougies.

On continue vers l'est, avec la Seine comme point de repère, dont je reconnais, dans l'anse d'une sinuosité, le petit terrain privé de Val-de-Reuil, avec ses 600m de piste en herbe et la prison pas loin, au point "Sierra" de Rouen, près des étangs de Pose.

Puis l'aube survient, pâle et translucide, un peu fade après les feux d'artifices des lumières artificielles qui explosaient de tous côtés et qui traçaient les contours des villes, totalement différents de ceux que l'on connait de jour, une aube, avec ses brumes matinales qui montent en volutes tourbillonnantes et qui produisent les perles de rosée que l'on devine se poser sur la végétation au dessous, une aube un peu laiteuse sur la campagne endormie.

Et mon passager en place avant droite, qui me demande un salut de l'aile droite vers l'usine "machin-chose", et un virage à gauche pour voir le site "truc", ou les "ruines gallo-mai-maines" alors que je reste subjugué par le spectacle de la féérie du petit matin, avec le soleil qui baille encore au lieu de se précipiter pour voir arriver les avions, qui attend encore un peu avant de se lever, qui rosit l'horizon puis qui l'embrase et qui se décide enfin à saluer le jour au moment où le terrain des Mureaux fait son apparition dans le coin gauche du pare-brise.

Le ciel est parfaitement bleu maintenant, nos yeux un peu blessés par tant de lumière, nos coeurs et nos âmes emplis de cette plénitude qui fait d'un vol un moment rare, à conserver en mémoire le plus longtemps possible.

Au Mureaux, le vent est nul. Je choisis de me poser en 28, pour avoir comme on dit de l'eau sous la quille. En vent arrière 28, après les annonces d'usage, j'entends un autre avion décide de se poser en 10.

Yankee Lima se pose un peu vite, comme pour arriver la première à la pompe, et elle double l'avion qui s'était posé à contre QFU avant nous, et qui remonte tranquillement le taxiway en roulant vers la même direction.

Pendant que Jean refait le plein, je reste là, à écouter tourner le giro qui n'en finit plus de ralentir, en repensant à ce vol d'une nuit, une nuit seulement comme chantait Jacques Brel... Le cockpit est encore plein des vibrations du vol et je n'ai toujours pas enlevé mon casque. Elle est restée la-haut mon inaccessible étoile.

Il est temps de rentrer au bercail, les croissants seront tout chaud et la journée ne fait que commencer !

 Patrick Guedj en Juin 2005  

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